J’ai longtemps voulu écrire sur l’attente. J’en ai repoussé le passage à l’acte comme une ultime expérimentation de l’attente. Car l’immédiateté qui nous entoure, que ce soit dans les transports, les communications ou l’amour ne permet plus de tolérer l’attente. Alors quand on veut penser l’attente, autrement que sous le prisme de la torture (la fameuse « salle d’attente ») il faut appuyer un peu sur le frein.
Attendre et Patienter
L’attente se confond souvent avec la patience. Comme si l’on attendait comme l’on patiente. Or il y a une différence évidente entre les deux : on attend quelque chose ou quelqu’un alors que l’on patiente pour rien, contraint par la situation. Je peux attendre mon train, je peux attendre l’amour ou attendre la fin du monde, à chaque fois mon attente se définit elle-même par rapport à la délivrance. Tout au contraire quand je patiente c’est que l’on m’a intimé l’ordre de patienter, que je n’ai pour seul corniche devant le vide que ma patience justement. La patience se suffit à elle-même ? Tout du moins elle est subie par celui qui patiente et ne pourra pas être appréciée. L’attente peut très bien être voulue, organisée, orchestrée, elle est même souvent une partie intégrante de l’action comme l’attente de l’enfant fait déjà partie pour les jeunes parents de la naissance.
La fin de l’attente
On attend toujours la fin de l’attente. L’attente est une activité qui n’existe en cela que parce qu’elle est censée prendre fin un jour. Du moins l’espère-t-on car il y a dans l’attente une part d’inconnue. Quel que soit le temps d’attente estimé, probable, l’attente peut toujours se révéler plus longue ou plus courte et plonge celui qui attend dans une sorte d’abîme d’incertitude. On attend la délivrance, la sortie de l’incertitude. Incertitude anxiogène car l’attente qui précède l’action est un terrain fertile pour l’imagination. C’est quand on attend qu’on imagine, qu’on espère ou qu’on y croit déjà plus. Car l’attente fait déjà partie de l’action, on peut avoir perdu la bataille avant même de l’avoir commencée au moment où l’on attend que celle-ci débute.
Attendre c’est perdre son temps. Un poncif du XXIème siècle et aller contre lui fait tout aussi office de lieu commun. Pourtant combien ont intégré cela ? Comment pourrions-nous redécouvrir l’attente ? Celui qui donne aux choses plus de valeur, qui a su faire naitre le désir, l’envie, celui qui donne de la valeur. Le temps que je suis prêt à patienter pour quelque chose est lié à l’intérêt que je lui porte. Car attendre c’est donner de la valeur, aux gens, aux choses mais aussi à sa propre démarche. Ainsi Vladimir et Estragon attendent Godot, ils attendent une révélation, ils attendent tant et si bien que la révélation et l’attente se confondent. Estragon du pauvre, Brice De Nice attend sa vague, indéfiniment, quant à la princesse des contes de fées, elle attend son prince charmant. On voit ici le lien qu’il y a entre l’attente et l’action, entre l’attente et l’espoir. On voit aussi se dessiner une chose intéressante : l’attente en elle-même.
N’attendre rien
Attendre, simplement attendre. C’est un acte de contemplation mais également une insulte à sa propre utilité. En être réduit à l’attente pure et simple, c’est-à-dire attendre que l’attente se termine sans autre raison. S’attarder alors sur ce que l’on ne voit pas, les choses, les gens, que la vitesse de la vie nous empêche de regarder. L’attente est contemplative, elle est émerveillement de ce qui nous entoure. Pourtant l’attente se projette toujours au-delà d’elle-même et il faut nourrir la flamme intérieure, car dans l’attente j’attends d’avoir fini d’attendre. Et la fin de l’attente a aussi cette vertu qu’elle permet de se retourner sur l’attente. Quand dans une salle d’attente vient notre tour, nous avons tous ce réflexe d’observer avec distance l’attente qui vient de s’écouler. Mais à l’attente qui se termine, va se substituer une nouvelle attente…
La fuite
Et ainsi vont les choses car l’attente ne se termine jamais. Il faut la prendre avec plaisir et profiter de cette possibilité de donner du sens à son action. Car l’attente a ses codes, ses lieux (quais de gare, files…), ses musiques, ses humeurs (rêveuses ou agacées), ses gestes (du pouce ou du menton) et surtout l’attente à ses antidotes ? Des livres, des jeux ? L’attente n’a que des fuites devant le gouffre qu’elle nous propose.
Pour aller plus loin
- N°74 retrouvez les clés du sens
- N°56 Philosophie Managzine
- En attendant Godot, Samuel Beckett